Quand la crise Covid rend critique la crise d’ado

Dans le contexte d’un confinement devenu trop long pour tous, les jeunes sont souvent pointé.es du doigt comme étant les premier.e.s à sortir des clous… Les ados sont-ils.elles des psychopathes sans cœur ? Des inconscient.e.s ? ou seulement des individus en quête d’un mieux-être ?

Depuis le 20ème siècle, l’adolescent.e est perçu.e comme un individu en instabilité marqué et caractérisé par des changements pubertaires. En psychologie moderne, on évoque une étape transitoire entre deux états plus stables, à savoir l’enfance et l’âge adulte. L’adolescent.e n’est donc défini.e que par défaut : il.elle n’est ni enfant, ni adulte (1). Il.elle est défini.e par la négative ce qui, au mieux, fait de lui.elle un être inachevé. Si l’ado était une réalité numérique nous verrions affiché sur son front: la version 2.0 est en cours de téléchargement, veuillez attendre l’âge de raison pour une bonne communication et un rendement optimal.

Puisqu’il est admis que l’adolescent.e est un.e adulte en construction, observons qu’il.elle n’a dès lors plus les mêmes besoins que l’enfant, et qu’il.elle n’a pas encore les mêmes besoins qu’un adulte. Comment le pourrait-il.elle puisque socialement, sans responsabilité professionnelle ni familiale, il.elle n’est pas considéré.e comme un.e « citoyen.ne » à part entière ?

Tout à fait conscients que leur jeune n’est pas « achevé.e », la plupart des parents ont dû mal à leur faire confiance et à leur octroyer plus de liberté. Les psychothérapeutes, dont Emmanuelle Piquet (1), observent alors un florilège d’injonctions paradoxales en consultation : le parent se plaindra de ne pas pouvoir lui faire confiance, attendra des preuves qu’il.elle en serait digne tout en lui interdisant de prendre le moindre risque que cette confiance puisse être trahie… Quant à l’ado, il.elle exigera d’être traité.e en adulte tout en menaçant ses parents de comportements infantiles si le parent n’accède pas à sa demande.

Ces situations paradoxales invitent à se demander de quoi a besoin un.e adolescent.e pour optimaliser son « téléchargement » ? S’il est évident depuis Dolto qu’il.elle a besoin de se sentir en sécurité en raison des différents états de vulnérabilité qu’il.elle traverse, il nous semble tout aussi évident qu’il.elle doit commencer à mettre à l’épreuve ses aptitudes sociales, sa toute nouvelle personnalité, il.elle doit tester son nouveau corps, ce look qu’il.elle se construit, sa nouvelle dégaine… Ce n’est pas le tout d’avoir des poils au menton, des seins qui poussent, de se trouver des vêtements dans lesquels ils.elles se sentent plus à l’aise, encore faut-il apprendre à les porter socialement. Comment apprendre à se sentir à l’aise avec cette voix de baryton ou ce bassin qui, brusquement élargi, se met à tanguer, si le jeune n’évolue que dans le noyau familial ? Ce n’est pas devant ses parents qu’il.elle veut se tester car ce n’est pas d’eux qu’il.elle doit désormais se sentir accepté.e… que du contraire, souvent le parent devient même l’anti-référence.

C’est par les rencontres et au contact de l’Autre que l’adolescent.e pourra se créer une estime de soi, des outils d’adaptations sociales et des mécanismes de défense, qui ensemble, constitueront sa personnalité d’adulte. À l’instar d’un fabriquant automobile, il.elle ne pourra avoir confiance en son nouveau prototype qu’en le mettant sur la route, en testant ses limites, sa puissance et sa sécurité au crash-test. Pour tester son nouveau Soi, l’adolescent.e a besoin d’une Société et de relations variées. Ainsi, par cause et par effet, la période d’adolescence, à partir de l’entrée en secondaire, se marque par un élargissement du réseau social, une différenciation des relations, et une construction d’un univers social propre (2).

La crise Covid qui sévit depuis bientôt un an perturbe tout le déroulé habituel de la vie d’un.e adolescent.e. Si les raisons sanitaires de ces confinements et les règles strictes sont nécessaires, il est néanmoins important d’observer les dommages collatéraux de type psychologiques que nos jeunes sont en train d’encourir. Privé.e de liens sociaux, de sorties, de diversité relationnelles, le.la jeune, risque bien de bugger dans son évolution. Je pense notamment à l’augmentation immodérée de certaines consommations (écrans, pornographie, cannabis…), aux troubles de l’humeur, aux passages à l’acte agressifs, et aux conflits parents-enfants.

Isolé.e chez ses parents, le.la jeune est actuellement carencé.e d’une nourriture développementale à part entière, mais aussi d’un espace qui, jusqu’alors, permettait d’expurger une somme de tensions accumulées.

Magali Nguyen

Si en tant que parent vous êtes inquiet.e pour votre adolescent.e et qu’il.elle manifeste de la détresse, n’hésitez pas à consulter un psychologue.

(1) Emmanuelle Piquet (2017) « Mon ado, ma bataille ». Payotpsy.
(2) Michel Claes (2003) « L’univers social des adolescents ». Paramètres. Les presses de l’université de Montréal.

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